Biographie de l'amiral Pierre BARJOT écrite par Alexandre BOUVEUR, Prix Amiral Daveluy 2004

Publié le par Alex Rahl

L'auteur de cette biographie unique de l'amiral Pierre BARJOT est Alexandre BOUVEUR, Prix Amiral Daveluy 2004, diplomé en histoire des Relations internationales à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne. Vous trouverez ci-joint l'introduction de son travail de recherche validé par le Service Historique de la Défense, le CESM et l'Académie de Marine. Si vous souhaitez en sacoir plus, écrivez lui à l'adresse mail suivante : bouveur.alexandre@caramail.com. Ce travail est protégé par le droit d'auteur et par un dépôt à la Société des Gens de Lettres.

 

INTRODUCTION 

 

 

 

            Pierre Barjot, objet de cette biographie, n’était pas le sujet que je pensais développer à l’origine. En effet, il y a deux ans, passionné par les questions de stratégie, je décidai d’entreprendre une étude sur les conceptions stratégiques du général André Beaufre en matière de dissuasion nucléaire. A cette époque, le nom de Barjot ne m’évoquait pas grand chose sinon les opérations de Suez car son nom y est souvent associé. C’est ma rencontre avec M. Philippe Vial, chef du S.E.H. du S.H.M. qui fut le point de départ de cette recherche.  Un mémoire de maîtrise avait déjà été effectué sur le sujet mais, malheureusement, l’étude de Mlle Julie Coutu n’avait pas débouché sur une véritable biographie, mais plutôt, sur une synthèse partielle des écrits de l’amiral Barjot.

              En m’informant sur ce personnage, je me rendis très vite compte de son importance à Suez, mais également au sein de la Marine. C’est pourquoi, je n’eus aucun mal à accepter ce défi, car l’écriture d’une biographie dans le cadre d’un mémoire de maîtrise est un vrai challenge que d’autres étudiants décidèrent, bien avant moi, de relever. En effet, depuis plusieurs années, grâce à l’impulsion de M. Philippe Vial, le S.E.H. du S.H.M. s’emploie à promouvoir les biographies d’officiers de marine délaissées jusque-là par les historiens, notamment pour le XXème siècle. Si les amiraux Darlan et Castex eurent la chance d’être étudiés par messieurs Philippe Masson, Hervé Coutau-Bégarie et Claude Huan, en revanche, les amiraux Durand-Viel, Nomy, Moreau seraient restés dans l’oubli sans cette impulsion du S.E.H.

             Enfin, un dernier élément témoigne de l’importance de l’amiral Barjot. Il s’agit de son actualité. Dans le contexte actuel où la question d’un second porte-avions préoccupe les dirigeants politiques français, Barjot apporte des réponses que ces derniers devraient méditer. Tel est peut-être le sens de l’article d’Edmond Delage, paru dans la rubrique “ Il y a 50 ans, dans Le Monde ” le 8 août 2002, et dans lequel ce journaliste évoque les principes de l’amiral Barjot sur le rôle de l’aéronavale en 1952.

             Ici, le sujet ou l’objet d’études est un officier de marine : l’amiral Pierre Barjot. Le fil conducteur est donc sa vie et son parcours professionnel. Lorsqu’il naît en 1899, l’économie française retrouve un nouveau rythme de croissance et, avec elle, l’ensemble de la société : c’est la Belle Epoque. L’expansion économique européenne s’inscrit dans le cadre de la seconde industrialisation. En 1897, l’italien Marconi invente la T.S.F. Trois ans plus tard Max Planck établit la théorie des quanta et Albert Einstein celle de la relativité en 1909. Ces prémices d’une nouvelle ère semblent annoncer le règne de la raison, des sciences et des techniques sur la nature. Ainsi, en 1909, Blériot réalise le rêve d’Icare en traversant la Manche en aéroplane. Cependant, à partir des années 1890 l’impérialisme militaire remplace peu à peu l’impérialisme économique. Lorsque Edvard Munch peint Le Cri en 1893, la France occupe désormais l’Algérie, le Cochinchine, le Cambodge, l’Annam, la Tunisie, le Tonkin et le Laos. La Marine française se construit sur le modèle de la “ Jeune Ecole ” alors que le monde anglo-saxon s’imprègne de la théorie du Seapower de l’américain Alfred Tayer Mahan[1]. Mais l’intérêt qui réside chez cet homme dépasse très largement celui du  militaire, témoin des bouleversements qui vont survenir au XXème siècle. Fondant sa carrière sur la réflexion stratégique, sa mise en pratique et la constitution de réseaux afin de l’ériger en doctrine effective de la Marine, Barjot est également un acteur. En témoignent, les affectations suivantes : sa présence à la conférence de Londres en 1935, à Maintenon en 1940 en qualité d’officier de liaison auprès de la Royal Navy, mais aussi à Cherchell afin de préparer le débarquement en Afrique du Nord en 1942, puis aux côtés du général Juin comme sous-chef de l’état-major général de la Défense Nationale et, pour finir, à Suez en 1956. Ainsi, l’intérêt de cette étude réside dans ces deux facettes : témoin et acteur. Le témoin pourra apporter des informations aux historiens qui essaieront de comprendre certains événements vécus par Barjot alors que l’acteur pourra nous éclairer sur le rôle, les missions et l’influence d’un officier de Marine sur les affaires militaires et politiques.

             Enfin, le Barjot de l’action permettra de comprendre un peu mieux le déroulement des opérations militaires à Suez, en 1956. Toute la difficulté de ce mémoire repose sur la multitude des problématiques à traiter car il s’agit de retracer le mieux possible la vie particulièrement complexe d’un homme dans le cadre d’un mémoire de maîtrise et non d’une thèse. Cinq problématiques peuvent être dégagées de cette étude :  

 

            1) La première consiste à retracer la carrière d’un officier de Marine afin qu’elle puisse servir de point de comparaison à d’autres études.  

 

            2) La seconde tend à apporter une illustration des rapports entretenus entre politiques et militaires.  

 

            3) La troisième s’attaque au “ mythe ” Barjot et aux nombreuses rumeurs d’espionnage, au profit des Anglo-Saxons et des Soviétiques, qui courent à son sujet avant et après la Seconde guerre mondiale. Ajoutons également, les parts d’ombre qui l’entourent : l’affaire de Syrie en 1941, l’arrestation sur le cuirassé Richelieu par les autorités de Vichy en 1942, ou encore l’affaire des articles du Figaro en 1950.  

 

            4) La quatrième aborde la pensée stratégique de Barjot et son application à Suez. L’objectif est de savoir si Barjot fut, oui ou non, un véritable stratège pour la Marine. 

 

            5) Enfin, le cinquième point est en fait la somme des quatre premiers, auxquels on aura ajouté l’ensemble des anecdotes éparpillées dans ce mémoire qui permettront de saisir la personnalité et le caractère de Barjot.  

 

            Finalement, l’ambitieux objectif de cette recherche peut se résumer en une question : qui était l’amiral Pierre Barjot ? C’est aussi le but de toute biographie. Nous touchons là aux difficultés même du style biographique. Exercice de la maturité comme le reconnaissait François Bédarida, auteur d’un Churchill[2], la biographie naît de la confrontation des expériences de l’auteur et du personnage qu’il étudie. Le dialogue est constant entre l’homme de chair qui écrit et l’homme de “ papiers ” ou de “ souvenirs ”, celui que l’on fait revivre le temps d’une centaine de pages. C’est pourquoi, le jeune homme de vingt-quatre ans qui rédige ce mémoire considère ce travail comme un véritable challenge, d’une part, parce qu’il s’effectue dans le cadre d’un mémoire de maîtrise et, d’autre part, parce que le style biographique requiert une concentration et un questionnement permanent sur les sources, bien entendu, mais également sur soi.  

 

            Ainsi, afin de répondre aux exigences imposées par la maîtrise, j’ai délibérément laissé de côté certains aspects de la vie de Pierre Barjot. Il s’agit tout d’abord, des aspects psychologiques de l’opération Mousketeer Revised que Barjot dirigea. Il ne m’a pas paru essentiel d’aborder ce thème déjà traité par d’autres et auquel je n’avais rien à apporter de nouveau[3]. Enfin, faute de temps, je n’ai pu approfondir la totalité des relations que Barjot entretenait avec le monde politique et journalistique. De même, je n’ai pu retrouver le nom des officiers issus de sa promotion qui gardèrent contact avec lui tout au long de sa carrière, ce qui m’aurait obligé à consulter une multitude de dossiers personnels. Cependant, ces différents thèmes pourront être traités sous forme d’articles par la suite. Ceci nous amène à évoquer la démarche et les outils employés afin de réaliser ce mémoire.  

 

            Physiquement, la majorité des archives consultées provient des fonds privés conservés au S.H.M., à Vincennes. Il s’agit des fonds des amiraux Barjot, Auphan, Amman, Nomy, Durand-Viel et Philippon. En moyenne, il faut attendre trois mois avant d’obtenir les dérogations autorisant l’accès à ces archives. Seule exception, le fonds privé de l’amiral Barjot car la réponse m’est parvenue un mois et demi après ma demande. Cependant, certains papiers qui concernent des documents classés “ secret ”, “ très secret ”, “ secret U.S. ” et “ secret O.T.A.N. ” ont été impossible à obtenir. En effet, je n’ai pas été autorisé à consulter les papiers frappés du “ secret U.S. ” et du “ secret O.T.A.N. ” en raison de difficultés administratives car l’accès à ces documents est conditionné à l’accord des autorités américaines et des pays membres de l’O.T.A.N. Quant au dossier personnel de l’amiral Barjot, trois mois d’attente furent nécessaires avant consultation. Afin de découvrir des informations sur le rôle de Barjot à la conférence de Londres en 1935 et sur les croiseurs Algérie et La Gloire, l’auteur s’est également intéressé aux séries BB2 ( état-majors, 2ème Bureau) et TTY (carnets de bord et correspondances des bâtiments de la flotte) dont la consultation est libre. Des sources orales sous forme de bobines ou de cassettes D.A.T., ont également été utilisées. Ainsi, les témoignages des amiraux Mouton, Amman, Caron, Ballet et Auphan ont permis de retracer l’ambiance et l’univers particuliers de l’officier de Marine. C’est, poussé par cette véritable quête de l’information, que je fus conduit à réaliser l’entretien du C.A. Labrousse, ancien chef de cabinet de Barjot et témoin essentiel, puisque l’amiral Barjot n’eut aucun descendant, ni même, frère ou soeur capable de témoigner de nos jours. D’autres contacts eurent lieu par courrier, par téléphone ou par rendez-vous afin de réunir un maximum d’informations sur Barjot. Il en fut ainsi avec les V.A.E. Mouton et Verken, le C.F. Ducros et enfin, Jean Planchais. Ajoutons également les entretiens passés avec les historiens Philippe Masson et Maurice Vaïsse à propos de Suez. Enfin, l’auteur a également entrepris une démarche vis-à-vis de la Direction de la Surveillance du Territoire afin de savoir si elle détenait ou non des informations sur l’amiral Barjot. Très floue, la réponse fut bien évidemment négative mais tournée de telle sorte que je ne sache même pas si la D.S.T. possédait des documents.  

 

            Après les archives du S.H.M., je me rendis à l’Office Universitaire de Recherche Socialiste (O.U.R.S.), rue de Lille, dans le septième arrondissement, pour consulter le fonds Guy Mollet. Je n’eus aucun problème pour y avoir accès. Cette démarche se révéla extrêmement positive. La récompense en fut un certain nombre de documents écrits de la main de Barjot relatifs à ses positions politiques.  

 

            Malgré la richesse des fonds privés consultés, certaines lacunes n’ont pu être comblé par la bibliographie. Notons l’absence d’archives sur les activités de Barjot à la conférence de Londres en 1935, pendant la guerre et enfin à Bizerte. Globalement, le fonds privé de Barjot est très fortement déséquilibré au profit des opérations militaires à Suez et de ses très nombreuses publications ou coupures de journaux le concernant de près ou de loin. Il a été impossible de cerner les activités de Barjot à la fin de la guerre lorsqu’il devint sous-chef d’E.M. du général de Gaulle et sous-chef d’E.M.G. de la Défense Nationale auprès du général Juin, numéro deux des Armées après le chef du gouvernement. De même, aucune archive ne nous informe sur sa fin de carrière à la préfecture maritime de Toulon et au S.H.A.P.E. Dernier grand flou : la participation de Barjot à la commission Sablé chargée de l’épuration dans la Marine. Pour ce dernier cas, les archives ne sont pas communicables.  

 

            En revanche, la richesse du fonds privé Barjot sur Suez m’a permis de retracer sans peine le rôle de Barjot pendant les opérations militaires. De plus, grâce au dossier personnel de Barjot je suis parvenu à construire ma première partie et à faire émerger le caractère de cet officier et ses relations avec ses camarades et supérieurs. Ce fut, sans aucun doute, le document le plus riche en termes de papiers inédits, et la base même de mes découvertes. Evidemment, la confrontation avec d’autres archives s’avéra vite nécessaire. Ainsi, quelle ne fut pas ma surprise en découvrant la richesse des fonds Auphan et Guy Mollet, auxquels je dois en grande partie mes sources politiques. Enfin, je ne saurais dire combien l’entretien avec le C.A. Labrousse me fut précieux à propos des conceptions stratégiques de l’amiral Barjot, mais également, des relations politico-militaires. De même, la reconstruction mentale de ce que pouvait être le monde des officiers de Marine nés dans les années 1920 doit beaucoup aux passionnantes conversations que le C.F. (cr) Jean Ducros, ancien chef du S.I.R.P.A. Mer, a bien voulu tenir avec moi. Globalement, et malgré les exigences de la maîtrise, mes sources couvrent la majorité des thèmes que je souhaitais aborder dans le cadre des mes problématiques de départ.  

 

            Contrairement à un sujet classique, je ne peux positionner ma recherche dans un cadre historiographique, sinon celui ayant trait au style biographique. Sur Barjot, une seule étude fut entreprise : il s’agit du mémoire de maîtrise de Mlle Julie Coutu qui malheureusement n’a pas été assez approfondi ; d’où, le présent mémoire. Hormis ce cas à part, Barjot suscite toujours des réactions et de nombreux officiers le considèrent encore comme un fantaisiste, et surtout pas comme un stratège. C’est par exemple, le cas des amiraux Verken, Duval ou Mouton. De ce point de vue, il est temps de rétablir certaines vérités.  

 

            Afin de répondre aux rumeurs, toujours persistantes sur Barjot, nous avons décidé de structurer notre plan de manière chronologique. D’ailleurs, il s’agit du seul type de plan valable pour une biographie sérieuse, c’est-à-dire scientifique. L’expérience acquise tout au long de la rédaction de ce mémoire m’a convaincu que la crédibilité d’une recherche historique de ce genre passait par l’élaboration d’une chronologie rigoureuse et sans cesse critiquée.  

 

            Cependant, le choix d’un plan chronologique ne m’a pas empêché de dégager une problématique d’ensemble, construite autour de trois axes ou trois temps de la vie de Barjot. Tout d’abord, Barjot est un penseur militaire qui se découvre entre 1899 et 1945 (I). C’est l’âge de l’apprentissage au métier de marin, à celui de sous-marinier. C’est aussi la découverte des états-majors et surtout la période durant laquelle il révèle ses qualités intellectuelles en se spécialisant dans l’aéronavale. Ecrivain militaire, il développe un véritable sens de la géopolitique et des relations internationales. Mais la guerre éclate, et un Barjot complexe et mystérieux apparaît. Pour l’amiral Barjot, le second temps est destiné à penser et expérimenter l’action (II). Puis, entre 1945 et 1956, il s’impose comme un grand défenseur du porte-avions. Sans cesse, il cherche à appliquer ses principes et à influencer les dirigeants politiques. Enfin, le dernier chapitre est consacré au stratège, à ses réflexions et à sa doctrine. Il permet au lecteur de comprendre en profondeur la pensée de l’amiral Barjot avant de le découvrir à Suez. Les deux premières parties sont ainsi conçues pour apporter les clefs qui permettront de comprendre la personnalité complexe, le caractère, l’histoire, les réseaux et enfin la pensée de Barjot à Suez, notre dernière partie. Le troisième temps conduit Barjot de la pensée à l’action (III). Ainsi, nous étudierons ce personnage dans le cadre d’une opération militaire de grande envergure dans laquelle il figure au plus haut niveau de la hiérarchie.  

 

 

 

 



[1] MAHAN A.T., L’influence de la puissance maritime dans l’histoire, Paris, Berger-Levrault, 1900.

[2] BEDARIDA François, Churchill, Paris, Fayard, 2000.

[3] GUELTON Frédéric, “ L’action psychologique et la crise de Suez ”, in Maurice Vaïsse (dir.), La France et l’opération de Suez de 1956, Paris, A.D.D.I.M., 1977, p. 155-180

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Publié dans empathie

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G
Le fameux site du débarquement est en train d'être restauré actuellement
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